Le XVIIIème, portrait de mémoire

17.02.2017
Une soirée chez Madame Geoffrin, (1812), Anicet Charles Gabriel Lemonnier (1743-1824)

Une soirée chez Madame Geoffrin, (1812), Anicet Charles Gabriel Lemonnier (1743-1824)

par Daniel Loayza

Le XVIIIème siècle, de mémoire ? Quels seraient les premiers mots qui viendraient à l’esprit ? Justement celui d’esprit, peut-être ? Ce fut un brillant siècle de salons, où l’art de la conversation fut porté à sa perfection. C’est alors que fut inventée – on l’ignore trop – la mystification, tant le mot que la chose (sur ce point, voir l’étonnant Essai sur l’origine de la mystification, de Reginald McGinnis). Un temps d’élégance, de libertinage, de sensualisme, de raffinement (Talleyrand, qui s’y connaissait : « Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1780 n’a pas connu le plaisir de vivre » – tant pis pour nous). Siècle des Lumières, siècle des philosophes. Siècle d’îles : avec Defoe, avec Marivaux, de nouveaux archipels romanesques et théâtraux accueillent des expériences imaginaires confrontant l’état de nature et l’état de société. Siècle, donc, de l’approche expérimentale : à propos d’îles, la Grande-Bretagne et Newton (mort en 1727) sont à la mode, et le Voltaire des Lettres anglaises est leur prophète (il est aussi le premier à parler de Shakespeare en France). Combien de nos contemporains savent-ils que Newton ne fut pas seulement un mathématicien et un physicien génial, mais aussi maître de la Monnaie, et qu’à ce titre il fit exécuter plusieurs faux-monnayeurs ? Dans son sillage, le XVIIIème siècle, âge d’or du calcul, inaugure aussi la réflexion économique moderne. Tandis que Leonhard Euler démontre l’une des plus belles équations des mathématiques (égalant à zéro une combinaison de quatre nombres fondamentaux : deux irrationnels, un imaginaire – e, base des logarithmes naturels, élevé à la puissance i fois pi – auxquels on soustrait 1), Bernard Mandeville, dans sa Fable des abeilles, médite sur les rapports entre vices privés et bénéfices publics ; l’école des physiocrates cherche à enraciner dans le sol la production de toute vraie richesse ; la révolution industrielle s’engage en Angleterre, suscitant les réflexions d’Adam Smith. Révolution ?… En 1780, un ouvrier anglais du nom de John (ou Ned) Ludd aurait pour la première fois saboté deux métiers à tisser. Mais a-t-il seulement existé ? C’est dans la même décennie que le pasteur Cartwright invente le premier métier mécanisé. Quatre-vingts ans plus tôt, son compatriote Thomas Newcomen a développé un modèle de thermosiphon à vapeur, ouvrant la voie aux perfectionnements de James Watt. Révolution ?… Celle des corps célestes, mais pas seulement. Si la gravitation est universelle, les lois de la nature sont valables sur la terre comme au ciel, et comme par voie de conséquence, la mécanique s’apprête à envahir le monde. Le matérialisme étend son empire. Lavoisier, découvrant l’oxygène, jette les premiers fondements de la chimie ; La Mettrie médite sur l’homme-machine, Maupertuis sur la Vénus physique. Universalité : le XVIIIème est aussi un grand siècle de la Loi et de la Raison. La justice ne doit plus être simple affaire de coutume ni d’autorité, mais aussi de principes. Et si la Nature est universelle, sans doute faut-il supposer de même une universalité de la nature humaine, énonçable sous forme de Déclaration des Droits. Révolution ?… Un même homme, un certain Pierre-Augustin Caron, invente en 1753 un nouveau mécanisme d’horlogerie – voilà pour les machines ; anobli sous le nom de Beaumarchais grâce à l’achat d’une charge, il fonde en 1777 la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques – voilà pour le droit ; il investit dans l’édition et la papeterie – voilà pour l’économie ; il signe enfin – voilà pour l’esprit – l’un des plus grands succès dramatiques du siècle : La Folle journée, ou le Mariage de Figaro, créé le 27 avril 1784 en présence de Marie-Antoinette dans une toute nouvelle salle qui s’appelle depuis le théâtre de l’Odéon. Son héros y dénonce ceux qui se sont « donné la peine de naître, et rien de plus », tirade qui inspirera à Mozart une aria inoubliable de colère, d’humour et d’insolence : Se vuol ballare, signor contino…, chantée pour la première fois au Burgtheater de Vienne en 1786. Pour qui sait entendre, quelque chose commence à craquer dans le tissu du siècle finissant… Quatre ans plus tard, Beaumarchais est membre de la Commune de Paris – ce qui ne l’empêche pas d’échapper de peu à l’échafaud. Révolution ?… Le XVIIIème est le siècle où ce mot cesse de désigner une fermeture circulaire du temps sur lui-même : désormais, s’il y a retour aux principes, c’est en vue d’une libre refondation ouvrant à tous les mouvements de l’Histoire. La liberté du XVIIIème siècle est la source et le feu de la modernité.

Daniel Loayza est professeur de lettres classiques, traducteur (du grec ancien, de l’anglais et de l’allemand) et dramaturge. Il préside depuis 2014 la Commission nationale d’aide à la création de textes dramatiques.