Le hippie ou l’ordo-psychédélisme

05.03.2018
Hippies (source inconnue)

Hippies (source inconnue)

Le hippie, cheveux longs, casaque à fleurs brodées, cigarette litigieuse et paroles fraternelles, est la figure de proue de la révolte des années 60. Succédant aux révoltes d’un James Dean, d’un Elvis, puis des beatniks, il surgit pour annoncer un nouveau monde : c’est un mutin mystique.

L’Histoire ne se découpe pas en rondelles, les décennies restent une vue de l’esprit. Mais certaines époques précipitent des réactions à l’issue desquelles l’environnement culturel, la façon de vivre et son rapport au plaisir, la pensée aussi, la foi enfin, ont muté. Une telle époque a eu cours durant ces « années 60 », particulièrement aux Etats-Unis et en Europe. La première cause fut démographique. La grande vague natale d’après-guerre parvient alors à l’adolescence. Ces années sont d’abord une irruption de sève nubile qui déferle sur la tempérance des morales bourgeoises au joug plus attardé que vénérable. Pour exemple, jusqu’au mitant de la décennie, en France, une femme mariée était légalement sous l’autorité de son époux et ne pouvait postuler à un emploi sans son autorisation écrite. Quant aux enfants, ils n’avaient pas leur mot à dire. De telles sujétions étaient anachroniques au sein d’une société marchande en essor à l’idéal matérialiste, consumériste et égalitaire, qui produisait des biens non plus seulement destinés à combler des besoins mais de plus en plus à satisfaire des envies que la publicité savait déjà attiser. Le péché de convoitise était élevé en injonction morale pour le salut économique. En somme, la morale d’antan ne faisait plus l’affaire avec les affaires. Et les affaires, c’est-à-dire le commerce, induisaient un profit plus que pécuniaire : celui de profiter de la vie. De cette objection, les morveux nouveaux en feraient leur affaire.

Cette effervescence contestataire de la nouvelle génération, souvent estudiantine, a viré en une véritable dissidence morale chez certains groupes, qui ont tout bonnement voulu faire bande à part d’avec la société d’alors, comme les hippies. La jouissance qu’ils prônent a une dimension orgiaque et cosmique. Les stupéfiants sont de la partie. La sédition s’entend radicale, voulant faire sécession d’avec le mode de vie moderne dont le modèle s’internationalise en uniformisant peu à peu les comportements. Une telle insurrection nécessitait de se légitimer : plus profondément encore que les sources intellectuelles et artistiques qui modelaient ses discours, elle entendait procéder d’une origine spirituelle alliant le soi au cosmos, en opposant au christianisme étriqué et séculier des parents tout un arsenal mystique épars picoré au bouddhisme, à l’hindouisme, aux mythes antiques, aux rites chamaniques amérindiens, etc. Le plaisir est sacralisé. L’hédonisme « ic et nunc » se croit être une initiation magique.
La route est longue de l’individu au soi. Pourtant l’expérience limite du trip de LSD voulue par l’adolescent indocile et l’extase mystique accordée au dévot à force de foi et de jeûnes furent volontiers crues de même nature. Et les grands prêtres institués que furent Alan Watts, penseur prophète éminent (ancien prêtre épiscopalien, converti au bouddhisme zen dont il devint prêtre quelques années, universitaire, théologien, écrivain et grand thuriféraire de l’« acid » dans The Joyous Cosmology paru 1962) ou Timotea Leary, (psychologue professeur à Harvard et apôtre de l’enrichissement cognitif et spirituel par le LSD), l’écrivirent et le justifièrent. Celui-ci œuvra à fonder une religion psychédélique, avec sa liturgie… Si Les portes de la perception d’Aldous Huxley, traitant de ses expériences psychédéliques et de leurs intérêts patents, fut alors un ouvrage de référence (rarement lu, toujours invoqué), son profond ouvrage d’érudition spirituelle, Philosophia perennis, ne l’était pas. Toutefois son ultime roman, îles, publié en 1962, eut un immense succès parmi la jeunesse contestataire et tint un rôle majeur dans son imaginaire, faisant valoir l’utopie d’une société harmonieuse et écologique ayant recours à la méditation assistée par la mescaline.

Car les hippies, avec d’autres mouvements de sédition culturelle d’alors, puis avec eux et au-delà, toute la part de cette génération qui a participé de ce chambardement des mœurs par la revendication du droit à jouir, étaient sincères. Et nécessaires. Ils y croyaient, leurs artistes ont sortis suffisamment de disques inspirés et déments, entre autres arts, pour être tenus pour légitimes. Leur aspiration spirituelle était viscérale, mais naissait dans un monde désenchanté. La ravissement chimique du LSD serait le rite initiatique du païen de l’ère industrielle, toutes choses égales par ailleurs. L’individu sans astreintes, sans comptes à rendre aux anciens, et dont le corps souverain est le lieu du voyage, voilà ce qui était consacré. L’aspiration à la croyance de celles et ceux qui firent de cette décennie une époque haute en couleur était indéniable chez beaucoup, leurs expériences spirituelles ont pu être véritables, mais ils n’en ont pas moins fait leur marché dans les corpus spirituels du monde pour y prendre ce qui confortait leurs aspirations, gauchir ce qui déplaisait, et occulter leurs inhérentes contraintes.

L’originalité des débordements dionysiaques des contre-cultures qui se répandent comme une épidémie parmi une faible frange des jeunes gens, particulièrement à l’ère psychédélique de la fin des années 60, est riche de contradictions instructives. D’une part parce qu’ils sont la manifestation conséquente d’un régime de production que les anciens leur ont préparé sans en prévoir la portée axiologique (relative aux valeurs). « Alors le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne. » (Baudelaire dans Fusées): le hippie est le Frankenstein du bourgeois. De l’autre parce que leur insubordination d’élan mystique a donné une réalité à un imaginaire collectif qui n’a eu de cesse d’être récupéré depuis par la culture de bon ton, par la publicité vantant le révolté pubère et qui s’est banalisée par  un syncrétisme spirituel quotidien, ou via des mots mal maîtrisés – karma ou ego – l’idéal du détachement bienveillant et de l’éco-responsabilité fait bon ménage avec l’accumulation de biens et l’intempérance des divertissements, ainsi qu’un peu de charité pour faire bonne mesure, ça ne mange pas de pain. Ironie tragique, cette contre-culture des années soixante a été un moule culturel efficient du consumérisme et des conduites qui lui ont succédé avec succès depuis.

Aux parents qui avaient œuvré pour une société de libre consommation et s’horrifiaient d’une nouvelle génération qui interprétait la libre consommation à sa sauce, tout comme à ceux qui pourraient encore déplorer les conséquences morales du renversement de valeurs qui eut lieu pendant les années 60, la sentence de Bossuet, déformée par les âges, semble leur répondre par-dessus les siècles : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils continuent de chérir les causes. »